La pluie s’abattait sur Mexico comme si le ciel avait décidé de noyer la ville entière.

Depuis deux jours, les rues du quartier étaient envahies par l’eau. Les caniveaux débordaient, les voitures avançaient au ralenti dans des flaques qui ressemblaient à de petits lacs, et les habitants se dépêchaient de rentrer chez eux avant que l’orage ne transforme les ruelles en torrents.

Rubén Salgado marchait d’un pas pressé, la tête baissée sous son vieux blouson de travail. Ses chaussures étaient trempées, ses mains sentaient encore le métal et la graisse de l’atelier, et chaque rafale de vent lui fouettait le visage.

Il n’avait qu’une seule idée en tête : rentrer chez lui.

Il était parti avant l’aube pour réparer une machine industrielle tombée en panne dans un petit entrepôt de la périphérie. Le travail avait pris beaucoup plus de temps que prévu. Un boulon récalcitrant, une pièce à remplacer, puis une panne électrique avaient retardé son départ. Lorsqu’il avait enfin fermé l’atelier, la pluie tombait déjà si fort qu’il avait dû attendre quelques minutes avant de prendre la route.

Rubén n’était pas un homme riche. À quarante-deux ans, il avait les épaules larges, le visage marqué par le travail et les mains de quelqu’un qui avait passé la moitié de sa vie à réparer ce que les autres abandonnaient. Il savait souder une grille, remettre en état un moteur et reconstruire presque entièrement une machine abîmée.

Mais il y avait une chose qu’il ne savait pas réparer : le vide laissé par la mort de sa femme.

Elena était partie trois ans plus tôt, emportée par une maladie qui avait progressé plus vite que les médecins ne l’avaient prévu. Elle avait laissé derrière elle une maison modeste, quelques vêtements soigneusement rangés, une boîte de photographies et une petite fille de sept ans qui continuait à chercher sa mère dans les endroits les plus improbables.

Valeria.

Sa fille était devenue le centre de son existence.

Depuis la disparition d’Elena, Rubén avait appris à tresser les cheveux de Valeria en regardant des tutoriels sur son téléphone. Il avait appris à préparer les repas que sa fille acceptait de manger, à reconnaître les cauchemars qui la réveillaient au milieu de la nuit et à inventer des histoires lorsqu’elle demandait pourquoi sa mère ne reviendrait jamais.

Il avait également appris à sourire devant elle, même lorsque son propre cœur lui semblait vide.

Pendant longtemps, lui et Valeria avaient avancé ensemble, à leur rythme, avec leurs difficultés et leurs souvenirs.

Puis Lorena était entrée dans leur vie.

Au début, elle avait semblé être une bénédiction.

Elle travaillait dans un petit commerce du quartier. Elle était élégante, souriante, toujours bien coiffée, et savait trouver les mots qui rassuraient Rubén lorsqu’il rentrait épuisé de l’atelier. Elle lui apportait parfois un repas chaud, lui demandait comment s’était passée sa journée et lui répétait qu’il méritait de retrouver un peu de bonheur.

Surtout, elle avait fait preuve d’une attention que Rubén avait prise pour de l’affection envers Valeria.

Elle lui avait acheté des rubans pour les cheveux, avait préparé des biscuits avec elle et lui avait promis qu’elles deviendraient de bonnes amies.

Après des mois de solitude, Rubén avait fini par croire qu’il pouvait reconstruire une famille.

Il avait eu tort.

Ou, du moins, il avait compris trop tard qu’il n’avait jamais vraiment connu la femme à qui il avait ouvert sa porte.

Ce soir-là, alors qu’il approchait de sa rue, un pressentiment désagréable lui serra la poitrine.

Quelque chose n’allait pas.

Il accéléra le pas.

Au coin de la rue, sous l’auvent d’une petite épicerie fermée, Doña Carmelita, une voisine âgée qu’il connaissait depuis des années, tentait de protéger ses sacs de courses de la pluie.

En le voyant, elle leva brusquement la tête.

— Rubén !

Il s’arrêta.

— Doña Carmelita ? Qu’est-ce que vous faites encore dehors par un temps pareil ?

La vieille femme ne répondit pas tout de suite. Son regard se dirigea vers sa maison, puis revint vers lui.

— Tu dois rentrer immédiatement.

Rubén sentit son estomac se nouer.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

Elle hésita, comme si elle cherchait une manière de lui annoncer quelque chose qu’elle aurait préféré ne jamais avoir à dire.

— J’ai entendu des cris chez toi. Depuis un bon moment. Ta fille pleurait. Et cette femme…

Elle s’interrompit.

— Lorena ?

Doña Carmelita serra les lèvres.

— Je ne veux pas t’accuser sans savoir, mon garçon. Mais je t’ai vu travailler jour et nuit pour cette petite. Tu dois aller vérifier ce qui se passe.

Rubén ne demanda rien de plus.

Il se mit à courir.

La pluie lui brouillait la vue. Ses chaussures glissaient sur les pavés inondés, mais il ne ralentit pas. Chaque seconde lui paraissait interminable.