Clara se sentit soudain épuisée.

Cette nuit-là, elle décida de modifier son numéro et de laisser toutes les communications concernant l’affaire passer par son avocat.

Elle ne voulait plus que son ancienne vie puisse entrer chez elle au milieu d’une journée ordinaire.

Un mois passa.

Emma grandissait rapidement. Elle commençait à sourire lorsque son grand-père apparaissait au-dessus de son berceau. Il lui racontait de longues histoires, parfois inventées, parfois inspirées de son enfance. Il lui promettait de lui apprendre à faire du vélo, à lire des cartes et à reconnaître les étoiles.

Clara plaisantait souvent en disant qu’il préparait déjà sa petite-fille à devenir commissaire.

« Certainement pas ! » répondait-il. « Elle sera ce qu’elle voudra. Si elle veut devenir médecin, je l’encouragerai. Si elle veut devenir artiste, je lui achèterai des pinceaux. Si elle veut voyager autour du monde, je lui apprendrai à préparer une valise. »

Un après-midi, alors qu’il berçait Emma, il ajouta :

« Je veux simplement qu’elle sache qu’aucun rêve ne lui est interdit parce qu’elle est une fille. »

Clara sentit ses yeux se remplir de larmes.

Elle comprit que son père essayait, à sa manière, de réparer ce que Julien et sa mère avaient détruit.

Cependant, une nouvelle épreuve arriva lorsque l’affaire commença à attirer l’attention des médias.

Un journaliste publia un article évoquant l’arrestation d’un homme issu d’une famille fortunée, accusé de violences conjugales et de pressions exercées sur son épouse enceinte parce qu’elle attendait une fille.

Le nom de Clara ne fut pas immédiatement révélé, mais plusieurs détails permirent à des connaissances de reconnaître l’histoire.

En quelques heures, les réseaux sociaux furent envahis de commentaires.

Certaines personnes soutenaient Clara. D’autres affirmaient qu’elle aurait dû régler ses problèmes en privé. Quelques internautes allèrent jusqu’à prétendre qu’elle avait exagéré les faits pour obtenir une part plus importante du patrimoine familial.

Elle lut ces messages un soir, alors qu’Emma dormait.

Chaque commentaire semblait rouvrir une blessure.

Elle posa son téléphone sur la table et resta immobile.

Son père entra dans le salon.

« Tu as lu ce qu’ils écrivent ? »

Elle acquiesça.

« Certains pensent que j’aurais dû pardonner. D’autres disent que je veux détruire la réputation de Julien. »

Le commissaire s’assit face à elle.

« Les gens qui ne connaissent pas toute une histoire ont souvent des opinions très rapides. Mais ils ne vivaient pas dans cette maison. Ils n’étaient pas là lorsque tu avais peur de franchir une porte. Ils ne savent pas combien de fois tu as essayé de sauver cette relation. »

« Je sais, mais ça fait mal. »

« Alors protège ta tranquillité. Tu n’as pas à répondre à chaque personne qui refuse de comprendre. »

Clara supprima plusieurs applications de son téléphone et demanda à son avocat de gérer toute communication publique liée à l’affaire.

Elle voulait que sa fille grandisse loin de ce bruit.

Quelques semaines plus tard, elle reçut une lettre inattendue.

L’enveloppe provenait de l’ancienne maison familiale. Elle reconnut immédiatement l’écriture de sa belle-mère.

Elle hésita longtemps avant de l’ouvrir.

La lettre commençait par des excuses.

La femme affirmait regretter les paroles prononcées pendant la grossesse. Elle disait avoir été influencée par ses propres croyances et par la peur de voir son fils perdre sa place dans la famille. Elle écrivait qu’elle n’avait jamais imaginé qu’une dispute se terminerait par une arrestation et une procédure judiciaire.

Mais, au milieu de la lettre, une phrase attira particulièrement l’attention de Clara.

« Je voudrais rencontrer ma petite-fille. Après tout, elle reste mon sang. »

Clara reposa immédiatement la feuille.

Elle relut le passage plusieurs fois.

Même dans ses excuses, cette femme semblait encore parler de l’enfant comme d’un objet appartenant à une famille, comme si le lien du sang suffisait à effacer les actes commis contre sa mère.

Elle apporta la lettre à Maître Laurent.

L’avocat la parcourut attentivement.

« Vous n’êtes pas tenue d’accepter une rencontre. Les mesures de protection restent en vigueur. Nous allons conserver cette lettre au dossier et examiner si elle constitue une nouvelle tentative de contact indirect. »

Clara acquiesça.

Elle ne répondit pas.

Pourtant, pendant plusieurs jours, elle repensa à cette lettre.

Elle se demanda si un jour Emma voudrait connaître sa grand-mère paternelle. Elle se demanda aussi si refuser cette rencontre ferait d’elle une mère trop sévère.

Un soir, elle posa la question à son père.

« Est-ce que je serai injuste si je ne laisse jamais cette femme approcher Emma ? »

Il resta silencieux quelques instants.

« Tu ne dois pas prendre cette décision pour punir quelqu’un. Tu dois la prendre pour protéger ton enfant. Et tant que tu n’as aucune raison sérieuse de croire qu’une personne est devenue sûre, tu n’as pas à lui ouvrir ta porte. »

« Et si elle regrette vraiment ? »