La veille, j’avais ressenti une fatigue inhabituelle. Je pensais que c’était une conséquence normale de la grossesse. Puis, au milieu de la nuit, une douleur me réveilla et je compris que le moment était venu.

Elena se leva si vite qu’elle renversa presque son verre d’eau.

—Le sac ! cria-t-elle.

—Il est près de la porte.

—Les papiers !

—Dans la poche extérieure.

—Ton téléphone ?

Je lui montrai le téléphone que je tenais déjà dans ma main.

Elle s’arrêta une seconde, me regarda et se mit à rire nerveusement.

Je ris aussi.

C’était un rire tremblant, traversé par la peur, mais aussi par une joie immense.

À l’hôpital, les heures se succédèrent dans un brouillard de lumière blanche, de voix rassurantes et de douleurs que je n’avais jamais connues. Elena resta près de moi, me tenant la main lorsqu’elle le pouvait et me rappelant de respirer lorsque je perdais le fil de mes pensées.

Je pensais à mon fils.

À la petite boîte de lettres.

À toutes les promesses que je lui avais faites sans savoir quel genre de mère je deviendrais.

Puis, à six heures dix-sept, un cri retentit.

Un petit cri furieux, vivant, absolument réel.

—C’est un garçon, annonça la sage-femme.

On posa mon fils contre moi.

Il avait les joues rouges, les yeux fermés et une petite main qui s’ouvrit puis se referma sur le tissu de ma chemise.

Je le regardai sans parvenir à parler.

Tout ce qui m’avait semblé immense la veille devint soudain plus petit. Non pas insignifiant, mais plus petit que cette vie qui respirait contre moi.

—Bonjour, mon amour, murmurai-je.

Elena pleurait ouvertement à côté du lit.

—Il est magnifique.

Je caressai doucement la tête de mon fils.

Nous avions choisi son prénom plusieurs mois auparavant : Gabriel.

Je l’avais aimé parce qu’il me semblait doux sans être fragile, simple sans être ordinaire. César avait approuvé ce choix à l’époque. Je me souvenais de la manière dont il avait prononcé ce prénom en souriant, comme s’il pouvait déjà imaginer le petit garçon qui le porterait.

Une infirmière me demanda si je souhaitais prévenir le père.

Je regardai Gabriel.

Je ne voulais pas que mon fils devienne une arme dans notre conflit. Je ne voulais pas non plus faire semblant que les choses étaient réglées.

—Je souhaite que l’information lui soit transmise, répondis-je. Mais je ne veux pas recevoir de visite pour le moment. Je préfère que les choses soient organisées à l’avance.

L’infirmière acquiesça sans poser de question.

Elena prit le téléphone et envoya un message à l’avocate afin de lui demander comment communiquer la naissance dans le respect des dispositions nécessaires.

Puis elle se pencha vers moi.

—Tu veux que je prévienne la famille ?

Je regardai mon fils.

—Tu peux prévenir Don Arturo et Beatriz. Pas Elvira pour l’instant. Et César sera informé par écrit.

Elena acquiesça.

Je ne voulais pas punir César en le laissant dans l’ignorance. Je voulais simplement garder le contrôle des premières heures de vie de mon enfant.

Gabriel n’avait pas besoin de devenir le centre d’une nouvelle bataille.

Quelques heures plus tard, alors que je le tenais dans mes bras, mon téléphone vibra.

Le message venait de César.

« J’ai appris la naissance de Gabriel. Est-ce que vous allez bien ? Est-ce que le bébé va bien ? »

Je lus les phrases plusieurs fois.

C’était la première fois depuis la fête qu’il me posait une question qui ne concernait ni sa mère ni son propre inconfort.

Je répondis :

« Gabriel va bien. Je récupère doucement. Il est né ce matin. »

Il répondit presque immédiatement.

« Puis-je venir le voir ? »

Je fermai les yeux.

Une partie de moi voulait dire oui. Je voulais voir son visage lorsqu’il découvrirait son fils. Je voulais croire qu’en tenant ce petit corps dans ses bras, il comprendrait ce que nous avions failli perdre.

Mais je savais aussi qu’un moment d’émotion ne suffisait pas à réparer une relation.

Je lui écrivis :

« Je ne suis pas prête à te recevoir. Nous pouvons organiser une rencontre lorsque j’aurai quitté l’hôpital, dans un cadre calme et avec des règles claires. Pour le moment, j’ai besoin de me reposer. »

Il ne répondit pas tout de suite.

Puis :

« Je comprends. »

Je ne savais pas s’il comprenait réellement.

Mais, pour la première fois, il n’essaya pas de discuter ma décision.

Les deux jours suivants furent remplis de petits gestes : les infirmières qui m’aidaient à installer Gabriel, Elena qui apportait des vêtements propres, les appels de quelques amis qui voulaient nous féliciter.

Don Arturo envoya un bouquet de fleurs blanches et une carte.

« Bienvenue, Gabriel. Je te souhaite de grandir entouré de vérité, de courage et de bonté. »