Diego lui tendit sa lettre. Il y expliquait qu’il souhaitait organiser, avec d’autres jeunes de son quartier, un groupe de bénévoles pour aider les personnes âgées à faire leurs courses, à se rendre à leurs rendez-vous médicaux et à accomplir les tâches qu’elles ne pouvaient plus réaliser seules.
Alejandro lut la lettre deux fois.
— C’est une bonne idée, dit-il. Mais ne promets pas de changer le monde entier. Commence par les personnes que tu peux atteindre. Et lorsque tu seras fatigué, demande de l’aide.
Diego acquiesça.
— Je le ferai.
Lorsque le jeune homme fut parti, Herrera s’approcha.
— Tu as déclenché quelque chose.
— Non, répondit Alejandro. Les gens ont décidé eux-mêmes d’agir. Je leur ai simplement raconté ce qui s’était passé.
— Parfois, cela suffit.
Alejandro observa la salle. Camila discutait avec une femme âgée. Martín expliquait à plusieurs bénévoles comment participer aux activités. Des personnes échangeaient leurs coordonnées et demandaient des renseignements sur les services d’accompagnement disponibles.
Le vieil homme ressentit une chaleur qui n’avait rien à voir avec les souvenirs de sa carrière militaire. Il éprouvait la satisfaction de voir qu’un événement douloureux pouvait donner naissance à quelque chose d’utile.
Au cours des mois suivants, l’initiative se transforma en un véritable réseau de soutien. Des bénévoles rendirent visite à des personnes âgées, les aidèrent dans leurs tâches quotidiennes et signalèrent les situations nécessitant l’intervention de professionnels.
Les organisateurs veillèrent à ne pas faire de promesses irréalistes. Ils savaient que le bénévolat ne pouvait remplacer les soins médicaux ni les responsabilités des services publics. Mais ils pouvaient empêcher certaines personnes de se retrouver complètement seules.
Alejandro participa à plusieurs réunions. Il ne pouvait plus rester debout aussi longtemps qu’autrefois et avait besoin de repos après les journées chargées. Pourtant, lorsqu’il prenait la parole, les gens l’écoutaient attentivement.
Il ne racontait pas des histoires héroïques pour se donner de l’importance. Il parlait de ses erreurs, de ses peurs, de la responsabilité et de toutes ces personnes ordinaires sans lesquelles aucune communauté ne pourrait fonctionner.
Il apprit également que les trois jeunes hommes avaient commencé à accomplir des travaux d’intérêt général dans le cadre des mesures décidées par les autorités, lorsque celles-ci étaient applicables. Leur participation ne constituait pas une mise en scène publique destinée à restaurer leur réputation. Ils devaient effectuer les tâches demandées, respecter les règles des structures d’accueil et comprendre que leurs actes avaient eu des conséquences réelles.
Iván fut affecté à un centre qui accompagnait des personnes âgées. Le premier jour, il eut envie de partir presque immédiatement.
Le bâtiment était modeste. Les personnes âgées y recevaient des conseils, partageaient des repas et participaient à diverses activités. Une employée lui expliqua qu’il devait préparer les tables, ranger les provisions et accompagner un résident lors de promenades, si celui-ci le souhaitait.
Ce résident s’appelait Don Ernesto. Il avait soixante-seize ans, avait travaillé dans un atelier mécanique et vivait seul depuis la mort de son épouse. Il se déplaçait avec une canne et parlait lentement depuis un accident vasculaire cérébral qui avait affecté son élocution.
Lorsqu’Iván se présenta, Don Ernesto le dévisagea longuement.
— Tu as l’air de préférer être ailleurs, remarqua-t-il.
Iván rougit.
— Je suis un peu nerveux.
Le vieil homme acquiesça.
— C’est mieux que de faire semblant d’être heureux d’être ici.
Iván ne sut pas quoi répondre.
Ils passèrent la matinée à accomplir de petites tâches. Don Ernesto lui parla de son travail, de sa femme et de son petit-fils, qui vivait dans une autre ville. Au début, Iván écoutait distraitement. Il pensait à ce que ses amis diraient s’ils apprenaient qu’il passait ses journées à essuyer des tables et à aider des personnes âgées.
Puis Don Ernesto lui posa une question.
— Pourquoi es-tu ici ?
Iván se figea.
— Je dois effectuer des travaux d’intérêt général.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Iván regarda la table.
— J’ai blessé un vieil homme.
Don Ernesto hocha lentement la tête.
— Et qu’as-tu appris ?
— Que j’ai mal agi.
— Ça, tu le sais maintenant. Mais qu’as-tu appris ?
Iván sentit son visage s’échauffer. Il avait toujours été capable de trouver rapidement une réponse susceptible de satisfaire son interlocuteur. Cette fois, aucune excuse ne lui venait.
— Je croyais être supérieur à lui, avoua-t-il. Parce qu’il était vieux et que j’étais jeune. Parce qu’il avançait lentement et que je voulais aller vite. Parce que mes amis riaient et que je voulais rester avec eux.
Don Ernesto le regarda.
— Et es-tu supérieur à lui ?
— Non.
— Bien. Alors nous pouvons commencer.
Ces mots étaient si simples qu’Iván ne comprit pas immédiatement leur portée. Ce n’est qu’en accompagnant Don Ernesto vers la sortie, à la fin de la journée, qu’il saisit ce que le vieil homme lui avait offert.





