— Il n’a rien de grave.
— Vous êtes médecin, peut-être ?
Iván ne répondit pas.
Camila se tourna de nouveau vers Alejandro. Elle plia son manteau et le plaça délicatement sous sa tête, en veillant à ne pas déplacer son cou.
— Comment vous appelez-vous ?
— Alejandro…
— D’accord, Alejandro. Je m’appelle Camila. Les secours arrivent. Essayez de rester calme.
Le vieil homme chercha quelque chose du regard.
— Ma canne…
Camila aperçut le bâton sous un banc. Elle voulut se lever pour le récupérer, mais Rodrigo lui barra le passage du pied.
— Elle est cassée de toute façon, dit-il.
Camila le fixa avec colère.
— Vous avez vraiment perdu toute humanité ?
Rodrigo haussa les épaules.
— Ce n’est qu’un vieux bâton.
— Pour vous, peut-être. Pour lui, c’est ce qui lui permet de marcher.
Plusieurs témoins approuvèrent ses paroles. Une jeune mère, qui tenait son enfant par la main, déclara qu’elle avait vu Iván donner le coup de pied. L’homme à la chemise grise ajouta qu’il avait également assisté à la chute.
Pour la première fois, les trois jeunes hommes se retrouvèrent face à des personnes qui ne riaient pas avec eux.
Iván tenta de reprendre le contrôle de la situation.
— Vous exagérez tous ! On plaisantait, c’est tout !
Camila se releva.
— Une plaisanterie ne consiste pas à faire tomber un vieil homme et à rire pendant qu’il souffre.
Mateo dirigea son téléphone vers elle.
— Répétez ça pour la vidéo !
— Effacez votre enregistrement.
— C’est mon téléphone.
— Et lui, c’est un être humain. Vous pourriez au moins le laisser tranquille.
Mateo sourit avec insolence.
— Vous ne comprenez rien aux réseaux sociaux.
Camila le regarda avec un mépris glacé.
— Si vous avez besoin de faire souffrir quelqu’un pour attirer l’attention, le problème ne vient pas des réseaux sociaux. Il vient de vous.
Autour d’eux, plusieurs personnes sortirent leurs propres téléphones. Cette fois, elles ne filmaient plus seulement Alejandro. Elles enregistraient également les réactions des trois jeunes hommes.
Iván commença à s’agiter.
— On s’en va. Ça suffit.
Il se retourna, mais des voix s’élevèrent derrière lui.
— Vous ne pouvez pas partir comme ça !
— Il faut attendre la police !
— Vous avez agressé cet homme !
Iván se retourna brusquement.
— Personne ne nous a demandé de rester !
Alejandro, toujours allongé sur le trottoir, entendait leurs voix comme à travers un épais brouillard. Sa tête lui faisait mal. Il avait du mal à distinguer les visages, mais il sentait la présence de Camila à ses côtés.
Il savait qu’il devait obtenir de l’aide rapidement.
Avec sa main gauche, il tâtonna à l’intérieur de son manteau jusqu’à trouver son téléphone. L’appareil était ancien, son écran était fissuré dans un coin, mais il fonctionnait encore.
Il le porta difficilement à son oreille.
— Luis Herrera…
La voix à l’autre bout de la ligne répondit presque immédiatement.
— Oui ? Qui est à l’appareil ?
Alejandro ferma les yeux un instant.
— C’est moi, Luis. J’ai besoin de toi.
Un silence se fit.
— Mi general ? Que se passe-t-il ?
La voix d’Alejandro était faible.
— Je suis devant le monument de l’avenue de la République. Trois jeunes hommes m’ont attaqué. Je suis tombé. Je n’arrive pas à me relever.
Le ton de Luis Herrera changea immédiatement.
— Êtes-vous gravement blessé ?
— Je ne sais pas.
— Ne bougez pas. Je vous envoie des secours.
— Luis…
— Je vous écoute, mon général.
— Je veux seulement que tu viennes.
La voix du général se fit plus grave.
— J’arrive personnellement.
Il raccrocha et resta immobile une seconde, le téléphone encore dans la main.
Luis Herrera était alors en pleine cérémonie officielle dans une grande salle appartenant aux forces armées mexicaines. Plusieurs centaines d’officiers, de sous-officiers et de soldats assistaient à une rencontre consacrée au souvenir des militaires morts en service.
Le général se trouvait sur une estrade et venait de parler du devoir, de la discipline et de la responsabilité des chefs envers ceux qu’ils commandaient.
Il aurait normalement ignoré un appel personnel pendant cette cérémonie.
Mais le nom d’Alejandro Valdés était différent.
Herrera avait décroché sans hésiter. Et les quelques phrases qu’il venait d’entendre avaient suffi à bouleverser son visage.
Alejandro n’était pas seulement un ancien supérieur. Il était l’homme qui lui avait appris ce que signifiait réellement commander.
Des décennies auparavant, Herrera avait été un jeune lieutenant, inexpérimenté et encore incertain de sa capacité à prendre des décisions difficiles. Lors d’une opération dangereuse, une unité avait été prise sous le feu ennemi. Plusieurs hommes étaient blessés, les communications fonctionnaient mal et les possibilités de secours semblaient presque inexistantes.
Herrera avait voulu ordonner le retrait, persuadé qu’il n’avait pas d’autre choix.





