Rodrigo ricana.

— Vous avez entendu ? Il dit s’il te plaît !

Mateo continua de filmer.

— Dis quelque chose pour la caméra, grand-père !

Alejandro remarqua le téléphone pointé vers son visage.

— Je vous demande de ne pas me filmer.

— Pourquoi ? demanda Mateo. Tu as quelque chose à cacher ?

— Non. Mais j’ai le droit de marcher tranquillement sans être ridiculisé.

Iván se plaça devant lui.

— Le droit ? Tu parles comme si tu étais quelqu’un d’important.

Alejandro serra davantage sa canne.

Il aurait pu leur donner son nom. Il aurait pu raconter ses années de service, mentionner les missions dangereuses auxquelles il avait participé ou leur montrer ses médailles. Il aurait pu leur expliquer qu’il avait commandé des hommes qui avaient risqué leur vie pour sauver celle des autres.

Mais quelque chose en lui refusait de réclamer du respect en invoquant son grade.

Le respect, pensait-il, ne devait jamais dépendre d’un titre.

— Je suis un être humain, comme toi, répondit-il. Cela devrait suffire.

Iván ricana.

— Pas si tu te comportes comme si toute cette place t’appartenait !

— Je ne t’ai rien fait.

— Tu m’as regardé de travers.

— Je t’ai simplement demandé de me laisser passer.

Rodrigo sortit son propre téléphone pour filmer sous un autre angle. Mateo riait si fort que plusieurs passants se retournèrent. Une femme âgée qui portait un sac de courses s’arrêta et leur demanda de laisser le vieil homme tranquille.

Iván se tourna vers elle.

— Occupez-vous de vos affaires, madame !

La femme recula, effrayée par son ton agressif.

Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une chemise grise, fit un pas en avant comme s’il voulait intervenir. Mais lorsque Rodrigo le fixa avec mépris, il hésita et s’immobilisa.

Alejandro observa les visages autour de lui. Il comprenait la peur des témoins. Il avait vécu suffisamment longtemps pour savoir que certaines personnes se taisaient par crainte de représailles, d’autres parce qu’elles ne savaient pas comment réagir et d’autres encore parce qu’elles espéraient que quelqu’un de plus courageux finirait par intervenir.

Il ne jugeait pas chaque personne qui hésitait.

Mais il savait aussi que l’injustice grandissait lorsque tout le monde attendait qu’un autre agisse.

— Les garçons, dit-il doucement, laissez tomber. Je suis vieux, vous êtes jeunes. Vous avez toute la vie devant vous. Faites-en quelque chose de bien.

Rodrigo leva les yeux au ciel.

— Maintenant, il nous fait la morale !

Iván désigna la canne.

— Et qu’est-ce que tu comptes faire si on ne s’arrête pas ? Nous frapper avec ça ?

— Je ne veux rien vous faire, répondit Alejandro.

— Alors, dégage !

Le vieil homme tenta de contourner Iván. Son genou lui faisait mal et le trottoir présentait une irrégularité. Il s’appuya sur sa canne pour garder l’équilibre.

Iván remarqua le mouvement.

Puis, dans un geste aussi brutal qu’irréfléchi, il donna un coup de pied dans la canne.

Tout se passa en une fraction de seconde.

La canne glissa sous Alejandro. Le vieil homme perdit l’équilibre, tendit le bras pour se rattraper, mais ne trouva rien à quoi s’accrocher. Son épaule droite heurta violemment le sol, puis sa tête frappa le pavé.

Ses lunettes furent projetées près d’un parterre de fleurs. Le petit bouquet blanc tomba de sa poche et roula devant son visage.

Un bruit sourd résonna sur la place.

Pendant un instant, tout le monde se tut.

Alejandro resta allongé sur le côté, incapable de reprendre immédiatement son souffle. Une douleur aiguë lui traversait l’épaule et remontait jusque dans son cou. Il essaya de se redresser, mais son bras refusa de le soutenir.

Iván recula.

Il sembla comprendre, pendant une fraction de seconde, ce qu’il venait de faire.

Puis il se mit à rire nerveusement.

— Eh bien, c’était facile !

Rodrigo lui donna un coup de coude.

— Tu l’as vraiment fait tomber !

— Il est tombé tout seul ! répondit Iván. J’ai seulement touché sa canne.

Mateo continua de filmer le vieil homme.

— Allez, grand-père ! Dis quelque chose à la caméra !

Des voix indignées s’élevèrent parmi les passants. Une jeune femme se précipita vers Alejandro et s’agenouilla près de lui.

Elle s’appelait Camila Torres. Âgée de vingt-sept ans, elle travaillait dans une petite pharmacie située à quelques rues de là. Elle venait de terminer sa pause déjeuner lorsqu’elle avait aperçu la scène.

— Monsieur, vous m’entendez ? demanda-t-elle en se penchant vers lui.

Alejandro ouvrit difficilement les yeux.

— Oui…

— Ne bougez pas. Je vais appeler les secours.

Elle sortit son téléphone et composa le numéro d’urgence.

Iván s’approcha.

— Vous n’avez pas besoin de faire tout un drame. Il est simplement tombé.

Camila leva les yeux vers lui.

— Il saigne ! Vous ne voyez donc pas qu’il est blessé ?